Le stockage est lui aussi terriblement stratégique, car si une organisation manque de matière, elle ne peux pas produire, et si elle en a trop, elle est directement pénalisée par manque d’efficacité. Le stockage en flux tendu, inauguré par les Japonais au début du dernier quart du 20ème siècle, est un exemple des solutions que nous avons pu prendre au niveau des organisations humaines.
Dans le corps humain, l’élément le plus important est l’eau. Son stockage est encore plus décentralisé que ne l’est la production d’énergie. Cet élément hyper stratégique pour le corps humain est partout. Il n’y a même pas, comme le foie le ferait pour l’énergie, une quelconque poche de conservation centralisée. Seuls les dromadaires, les chameaux et quelques autres animaux similaires ont cette propriété. Il n’y a pas stockage plus décentralisé que celui de l’eau. Parfois, chez l’homme et la femme, des cellules, sous la peau, se gonflent plus que d’autres et se gorgent d’eau. Mais ce phénomène est bien moins important que pour les graisses, qui sont aussi stockées sous la peau.
Dans le cas du sang, et donc des matières de bases qui y circulent, nous observons par contre quelques zones de stockage, tels que les poumons, nous l’avons vu, et le foie. Contrairement aux autres organes, le foie est doublement irrigué en sang : par l’artère hépatique apportant le sang oxygéné du cœur pour son fonctionnement et par la veine porte venant de l’estomac et des intestins, apportant les molécules devant y être stockées ou modifiées. Le foie a un débit sanguin moyen de 1,4 litre par minute. Il contient en permanence environ 10% du sang total de l’organisme. Il est également traversé par le sang du pancréas et de la rate. Le foie est un organe polyvalent. Il stocke le glycogène, le fer, le cuivre, la vitamine A, de nombreuses sortes des vitamines B et la vitamine D. Il produit de l’albumine et d’autres protéines, parmi lesquelles de nombreuses protéines essentielles à la coagulation sanguine et la substance anticoagulante. Des phagocytes spécifiques du foie nettoient le sang des substances étrangères et des bactéries qui s’y trouvent. Le foie digère également de nombreux médicaments et sécrète du cholestérol, de la bilirubine (produit de dégradation de l’hémoglobine) et de nombreuses autres substances, y compris des enzymes. L’activité du foie produit enfin, nous venons de le voir dans le chapitre ci-dessus, une importante quantité d’énergie qui joue un rôle sur la température du corps, comme un service de régulation le ferait dans une entreprise, une école, un pays.
Etudier le foie comme centrale de production d’énergie et zone de stockage est riche d’enseignements. Nous venons d’apprendre ici que faire se rejoindre ces deux fonctions vitales dans un même service est tout à fait efficace. De même, nous nous apercevons aussi, que des services annexes (comme le pancréas dans ce cas) apportent un soutien méthodologique au travail de stockage en fournissant aux intéressés des services d’optimisation. Des services internes à la zone de stockage agissent aussi pour sa gestion, sa surveillance et sa gestion au quotidien (comme les phagocytes spécifiques du foie).
Une autre leçon que nous pouvons tirer de cette observation est que la zone de stockage est elle-même sujette à des risques spécifiques et parfois de grande envergure. Je pense à ces silos à blé qui explosent à cause de la fermentation, aux zones de stockage de dynamite, dans une entreprise de travaux publics, sujettes à l’explosion là aussi ou à se voir dévaliser... Ce sont aussi dans les zones de stockages que des intrus au système peuvent aisément se regrouper. Il faut donc aussi protéger les zones de stockages des agressions pouvant venir de l’extérieur. La douve du foie a ses effets ravageurs, un coup bien placé dans le foie du plus solide des lutteurs peut le mettre hors d’état de combattre pour plusieurs heures.
Le stockage du sang, dans le corps humain, est transversal à plusieurs services (les poumons et le foie) et nous pouvons imaginer que lors de sa création ou de sa réorganisation, une entreprise décide de créer plusieurs zones de stockages différentes, avec ou sans spécificité, pour la même ressource. Mais le sang est dans sa globalité sans arrêt en mouvement et il faut, encore une fois, concevoir le stockage centralisé comme vital mais comme un lieu de passage, et secondaire à une solution de stockage décentralisé. Ici, la matière est transportée et distribuée selon une organisation motorisée. Dans le cas de l’eau aussi puisqu’elle passe par le sang, mais son stockage est par contre totalement diffus.
Nous abordons ici la façon dont la matière est invitée à entrer dans les zones de stockage. Dans un système fixe et relativement peu évolutif comme celui du foie, l’apport se fait par une veine unique et donc stratégique. Dans un système plus évolutif et adaptatif comme celui du stockage de l’eau, ce sont des protéines, les aquaporines, qui prenant la forme d’un tunnel, viennent se positionner à la surface des cellules pour y laisser passer l’eau. Lorsque les cellules sont en manque d’eau, elles produisent plus d’aquaporines et l’eau y rentre en plus grande quantité. Inversement, lorsque les cellules ont suffisamment d’eau, elles réduisent le nombres des aquaporines se trouvant sur leur membrane cytoplasmique.
Où et comment positionner les zones de stockage centralisées ? Si l’on prend l’exemple de la couche des cellules lipidiques présentes sous la peau, si l’on prend l’exemple du foie et des poumons, etc... alors la règle de l’efficacité montre qu’il vaut mieux les positionner géographiquement et techniquement entre l’intérieur du système et son environnement extérieur. Le foie est placé juste à côté de l’intestin grêle, considéré par les physiologistes comme l’environnement externe du corps humain, les poumons sont eux-mêmes la frontière air-sang, et les cellules lipidique sont proches des zones d’exportation, les pores de la peau. Dans ce dernier exemple, la zone de stockage joue en même temps un autre rôle, celui de protéger l’homme du froid.
Nous voyons donc dans le cas du stockage encore un exemple d’une même fonction remplie par plusieurs services et où chacun de ces services remplit lui-même plusieurs autres fonctions différentes. C’est une grande règle écosystémique que de distribuer la spécialisation. Dans la tourbière, plusieurs animaux et végétaux jouent le même rôle, tout en en jouant d’autre. Il est rare que l’organe d’un système ne joue qu’un seul et même rôle, qui lui-même ne soit pas rempli par un autre organe. Si cela est véritablement le cas, c’est pour des raisons importantes et non négociables. L’entrepreneur ou le chef d’état devra savoir ne pas donner de spécialisation à outrance. Même le cœur n’est pas le seul à jouer le rôle de moteur dans le système circulatoire par exemple, puisque la marche fait office de pompe sur les pieds et permet au sang de remonter plus facilement vers le haut du corps. Il est même quelquefois installé une machine aux pieds de certain malades longuement alités et ne pouvant pas se lever pour simuler la marche et faire mieux circuler le sang.
Que d’exemples là encore à utiliser dans son organisation ! Nous ferons donc attention dans notre stock à ne pas accumuler trop de matière inadéquate (maladies) ou trop de matière qui soit pour autant adéquate (crise de foie). Nous donnerons une responsabilité au stockage qui sera de préparer la matière à son utilisation, et donc de ne pas se contenter de juste empiler. Nous renforcerons la sécurité sur les zones de stockage, puisque étant considérées comme faciles d’accès dans l’organisme, et évitant ainsi des pollutions et des intrusions non désirées.